Un nouveau rapport à soi

La société hypermoderne, du fait de ce nouveau rapport au temps et à l’espace, va générer un nouveau rapport à soi. Déjà en 1961, dans L’homme moderne, Anna Arendt écrivait «Quand il perdit l’assurance du monde à venir, l’homme ne fut pas rejeté au monde présent, il fut rejeté à soi-même. Loin de croire que le monde pût être virtuellement immortel, il n’était même pas sûr qu’il fût réel. Pour tout contenu, il lui resta des appétits et des désirs.»

L’excès de soi

Tout se passe comme si l’enveloppe du temps était devenue trop étroite pour l’individu et qu’il s’agissait de la forcer en permanence pour y faire entrer le maximum de ses désirs, de ses aspirations, de sa volonté de réalisation ou de sa quête de jouissance.

Nicole Aubert nous dit : «L’excès de soi», caractéristique de la societe hypermoderne, correspond au comportement d’un individu qui subit des injonctions de performance dans tous les registres, se traduisant pour lui par un excès de stress, un excès de sollicitations, un excès de pressions.

C’est un individu qui se débat dans un rapport au temps tellement contraignant, tellement enfermé dans une temporalité ultra courte, qu’il en devient un Homme « instant », un homme qui vit dans un rapport compulsif à l’instant présent, avec beaucoup de difficultés à se projeter dans le futur et à vouloir se projeter dans le futur.

Mais c’est aussi un individu en quête de performances toujours plus grandes, qui peut se brûler dans l’hyper activité et développer des conduites extrêmes, des conduites à risques, très bien étudiées par David Le Breton, dans lesquelles l’individu va tester les rares limites qui restent et qui sont justement celles du corps.

La quête de visibilité

Ce nouveau rapport à soi est également marqué par la visibilité de soi, qui prend le pas sur la notion d’intériorité. La monstration aux autres prend plus d’importance que l’intériorité.

La visibilité de soi serait, par rapport à l’espace, ce que l’intensité de soi est par rapport au temps. C’est-à-dire que la quête d’intensité se joue en partie par rapport au temps. Il faut faire le plus de choses possibles, le plus intensément possible, dans le moins de temps possible. La quête de visibilité, quant à elle, se joue par rapport à l’espace : il faut être vu, connu, lu, reconnu, et les nouvelles technologies nous y aident. Elles peuvent nous rendre visibles de tous, présents partout sur la toile, les blogs, Facebook, etc.

Vus, connus, lus, reconnus, dans le maximum de lieux possibles et par un maximum de gens possibles.

C’est sur cette toile immense des médias et du regard des autres que la quête de visibilité contemporaine s’opère, alors que la quête d’intensité renvoie, elle, à un registre intérieur.

Il s’agit là de deux quêtes bien différentes. Dans la quête d’intensité, le regard est intérieur, sur le registre de la preuve donnée à soi-même. Dans la quête de visibilité, il est extérieur.

C’est par rapport à soi-même que l’on veut vivre intensément, alors que c’est par rapport aux autres que l’on veut être le plus visible possible.

 

Sources

Nicole Aubert, La société hypermoderne

Annah Arendt, L’homme moderne

Zygmunt Bauman, La vie liquide

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